Regard d’une biologiste sur le nid nommé #Bluesnest

En tant que biologiste, on me rappelle constamment de m’attendre à l’imprévu. Je compte parmi les rares biologistes de la Commission de la capitale nationale (CCN). On me demande donc de donner des conseils sur toutes sortes de questions et de projets liés à la faune, la nature et la conservation de l’environnement. Mon bon jugement et le fait d’être entourée de collègues dévoués m’ont aidée durant le #Bluesnest. J’espère que mon expérience servira d’étude de cas si jamais pareille situation se reproduit.

La découverte du nid

Le nid d’origine et ses quatre œufs au centre d’un cercle de pierres.

Le nid d’origine et ses quatre œufs au centre d’un cercle de pierres.

Le 22 juin 2018 était un jour comme les autres jusqu’à ce que je reçoive un appel me demandant de me rendre aux plaines LeBreton. On avait trouvé un nid de pluvier kildir contenant quatre œufs dans l’espace que devait occuper la scène principale du Bluesfest d’Ottawa. Il restait quatre jours avant le montage de la scène et c’était la première fois qu’on nous demandait de déplacer un nid!

Depuis, beaucoup de gens m’ont demandé comment on s’y est pris pour déplacer le nid avec la pression additionnelle de le faire à temps pour la tenue de l’un des plus importants festivals de musique du Canada, et ce, malgré l’avis de nombreuses personnes qui croyaient que la relocalisation échouerait.

L’obtention du permis

Le pluvier kildir est protégé en vertu de la Loi sur la Convention concernant les oiseaux migrateurs du Canada, ce qui signifie que nous ne pouvions déplacer le nid sans un permis spécial d’Environnement et Changement climatique Canada. Après avoir quitté l’emplacement du nid, mes collègues et moi avons soumis une demande de « permis relatif aux oiseaux migrateurs nuisibles ou dangereux » à Environnement et Changement climatique Canada. Le permis nous permettrait de déplacer le nid vers une zone située à 20 ou 25 mètres à l’ouest d’où il se trouvait. Normalement, le traitement d’une telle demande peut prendre plus d’un mois. Le temps nous manquait et nous nous croisions les doigts pour que l’approbation nous soit accordée en quelques jours.

À 12 h 30 le 26 juin 2018, nous avons obtenu le permis autorisant la CCN et ses mandataires, le Bluesfest d’Ottawa et Monika Melichar du Woodlands Wildlife Sanctuary, à relocaliser le nid du pluvier kildir. Prêts à déplacer le nid!

La plateforme mobile de nidification artificielle.

La plateforme mobile de nidification artificielle.

La préparation du grand déplacement

Dès que nous avons eu le permis, mon collègue Alex Stone et moi avons construit une plateforme mobile de nidification artificielle constituée de terre, d’herbe et de cailloux pour simuler la surface de nidification d’origine. Nous avons ramassé les matières nécessaires autour du bureau et nous avons fait un saut au magasin d’aubaines au bout de la rue.

Nous sommes ensuite retournés au site du Bluesfest pour délimiter avec du ruban jaune une aire de protection de 50 mètres autour de la zone de relocalisation pour nous assurer de garder les médias et le public à une distance suffisante pour ne pas stresser davantage les parents nicheurs.

Le ruban entourant l’emplacement du nid.

Le ruban entourant l’emplacement du nid.

Nous avons aussi créé un nouveau nid à l’emplacement définitif de celui-ci en enlevant le gazon pour exposer le sol, et nous avons placé des cailloux, des bâtons et de l’herbe pour imiter le nid d’origine.

Le déplacement du nid

La relocalisation, si elle réussissait, permettrait au nid de rester dans l’environnement naturel et aux œufs d’éclore dans ce même milieu. Nous étions tous conscients que la relocalisation pourrait amener les parents à renier le nid et à abandonner les œufs. Dans l’éventualité où le nid serait abandonné, les œufs seraient transportés dans un centre de réhabilitation pour maximiser les chances de survie des poussins. Le Woodlands Wildlife Sanctuary était prêt et apte à déplacer le nid.

Nous avons placé la plateforme mobile de nidification près du nid et Monika Melichar, du Woodlands Wildlife Sanctuary, a transféré les œufs sur la plateforme en respectant la configuration du nid d’origine. Elle a transféré le plus de matière possible du nid original, y compris de la végétation, des bâtons et des cailloux. La plateforme de nidification artificielle a été placée directement sur le nid d’origine dans le cercle de pierres et on l'y a laissée jusqu’à ce que l’adulte couvant les œufs revienne et s’installe sur le nid. Nous étions en fin de journée.

Nous avons attendu 20 minutes après la réunion des adultes et de leurs œufs avant de faire un autre déplacement, d’un mètre cette fois. En tout, huit déplacements (environ sept mètres de distance) ont été faits le 26 juin 2018 pendant les trois heures de clarté qu’il nous restait. Au terme du premier jour de relocalisation, la plateforme de nidification a été déplacée depuis les pierres vers l’asphalte et enfin vers la pelouse.

Frais et dispos, nous nous sommes rendus au travail tôt le lendemain matin pour poursuivre le processus de relocalisation. Treize autres déplacements ont été faits. Le couple de pluviers kildirs a continué de couver ses œufs aux nouveaux emplacements du nid comme si de rien n’était, en dépit de l’équipe du festival qui s’affairait déjà à monter la scène principale à seulement quelques mètres de là. Le déplacement a été une réussite!

Éclosion du dernier oeuf.

Les œufs éclosent enfin

Le 30 juin, trois des quatre œufs ont éclos.

Le lendemain, les deux adultes ont abandonné le nid et l’œuf non éclos et ont déménagé, au sud de la promenade Sir-John-A.-Macdonald avec leurs trois poussins. Quand le dernier œuf a éclos, les agents de conservation de la CCN ont transféré le poussin abandonné à l’Ottawa Valley Wild Bird Care Centre.

On prévoit que l’oiseau sera relâché dans la nature d’ici la fin de l’été près du site du Bluesfest d’Ottawa. Il est en excellente santé.

Notre agente de conservation, Diane Barbarie, avec le poussin abandonné

Notre agente de conservation, Diane Barbarie, avec le poussin abandonné

Ce qui m’a frappée pendant cette expérience est le travail d’équipe. J’ai vu tous ces organismes et ces personnes travailler ensemble pour faire en sorte que le déplacement du nid soit une réussite, sans égards aux autres priorités humaines, artistiques ou d’affaires; tous concentrés sur un but unique, pas seulement parce qu’il y avait obligation légale, mais parce que c’était ce qu’il fallait faire de plus sensé. J’ai aussi été étonnée de voir que cette histoire attirait l’attention des médias internationaux et que des gens du monde entier soutenaient les poussins et nos efforts. Tous les participants à cette opération sont tombés amoureux de la famille de pluviers kildirs et veulent devenir des spécialistes de cet oiseau.

Cela a été une aventure incroyable qui s’est bien terminée. Mission accomplie!

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