Tobi Nussbaum : Bonjour et bienvenue à Histoires de la capitale, un balado que nous avons réalisé cette année à l’occasion du 125e anniversaire de la CCN. Je suis ici ce matin avec Alex Stone, biologiste à la CCN pour les terrains de l’Ontario. Alex nous parlera de la Ceinture de verdure, où nous sommes assis en ce moment; à la limite est de la tourbière Mer Bleue, un secteur très important à cet endroit. Mais avant de parler de la tourbière Mer Bleue en particulier, Alex, donnons un peu du contexte. Alors, la Ceinture de verdure, 200 km2 de terres importantes réservées à l’agriculture et à la conservation, a été créée suite aux encouragements de Jacques Gréber […] dans le plan directeur qu’il a élaboré pour la région de la capitale nationale dans les années 1950. Et, Alex, on peut dire que, d’une part, la Ceinture de verdure est un franc succès, car elle est devenue une zone de diversité biologique extraordinaire et que, d’autre part, selon certains urbanistes, elle n’a pas réussi à contenir l’étalement urbain. Jacques Gréber prévoyait que la population d’Ottawa allait s’élever à environ 500 000 habitants. Et c’est presque le double aujourd’hui. Actuellement, l’étalement urbain se poursuit au-delà de la Ceinture de verdure; et à Ottawa, il y a autant de gens qui vivent à l’extérieur de cette ceinture qu’à l’intérieur. Mais bon, voilà. Nous sommes ici pour parler de cette merveille qu’est la Ceinture de verdure et de sa grande majesté. Ce dont nous aimerions entendre parler, Alex, c’est de ce qu’il y avait là il y a quelques milliers d’années – jusqu’aux années 1950. Racontez-nous un peu comment certains de ces secteurs se sont créés. Quels volets de l’histoire géologique de cette région revêtent le plus d’intérêt, selon vous?
Alex Stone : Je trouve l’histoire géologique d’Ottawa fascinante. Tant d’évènements différents se sont produits entre il y a 1,6 milliard d’années et aujourd’hui. Il y a 1,6 milliard d’années, cette région était recouverte de montagnes de la taille de l’Himalaya.
Tobi Nussbaum : Wow!
Alex Stone : On en voit les vestiges quand on regarde les collines de Carp et de Gatineau, qui sont le résultat de leur érosion. Ces collines sont formées de roches ignées et métamorphiques. Maintenant, si on fait un bond d’environ 500 millions d’années, il y avait un océan tropical ici. Toutes les créatures marines qui vivaient ici, il y a 565 millions d’années, ont formé le grès et le calcaire que nous avons aujourd’hui. On retrouve plus de grès dans les chenaux peu profonds où vivaient ces créatures tropicales. Dans les plus profonds, il y avait de la dolomie. Et cette topographie, vous pouvez la voir dans la Ceinture de verdure aujourd’hui, au [stationnement] P5, au sentier de la Vieille-Carrière, où il y a un sentier géologique. On peut donc en suivre l’histoire. Il y a environ 165 millions d’années, les plaques tectoniques, en se déplaçant, ont séparé les collines de la Gatineau et des collines de Carp. Une grande tranchée s’est alors formée, et c’est ce que nous appelons aujourd’hui la vallée de l’Outaouais. En avançant encore dans le temps, vers une période relativement récente, il y a de 1,6 million à 15 000 ans, environ, des périodes glaciaires se sont succédé, ce qui a abaissé le niveau du sol de 220 m par rapport à l’endroit où nous sommes.
Tobi Nussbaum : Wow!
Alex Stone : Les 10 km de glace qui recouvraient la région comprimaient le sol et, il y a environ 15 000 ans, lorsque les calottes glaciaires se sont retirées, l’océan Atlantique, venant de l’est, a commencé recouvrir le secteur.
Tobi Nussbaum : Je vois.
Alex Stone : Et dans l’océan Atlantique, il y avait des baleines et toutes sortes de choses qui ont traversé la vallée de l’Outaouais. Mais à mesure que le niveau du sol remontait, l’océan se retirait vers l’est, vers les Maritimes.
Tobi Nussbaum : La raison pour laquelle la mer reculait, à ce moment-là, est que lentement, le sol se soulevait en se remettant de la pression qu’avait exercée toute cette glace pendant autant de millions d’années?
Alex Stone : Exactement.
Tobi Nussbaum : C’est intéressant. Et en ce qui concerne l’histoire aquatique de la région, a-t-on retrouvé des fossiles d’espèces qui, comme la baleine, étaient présentes dans la région?
Alex Stone : Je dirais qu’à cause de l’océan tropical [qu’il y avait ici] il y a 565 millions d’années, il y a certainement des fossiles, même datant d’il y a 3,6 milliards d’années, quand il y avait des stromatolites. Ce sont en quelque sorte d’anciennes cyanobactéries. On peut même en voir dans les secteurs de Hog’s Back et de la baie Shirleys. Il y a donc des fossiles intéressants dans la Ceinture de verdure. Certaines personnes ont même trouvé des coquillages – des coquillages fossiles; dans le sentier des Pins-Gris, par exemple.
Tobi Nussbaum : Wow! Je me souviens de la première fois où je suis allé aux dunes de la forêt Pinhey. Je crois que c’était avec toi, Alex; tu m’avais expliqué que tout ce sable que l’on voyait était les traces d’une sorte de plage, si on veut… Je ne sais pas si je l’exprime bien.
Alex Stone : Oui, oui. C’est ainsi que les choses se sont formées, avec l’arrivée de l’océan Atlantique où s’est sédimentée l’argile à Leda que nous avons aujourd’hui. Et il y a 10 000 ans, le lac Agassiz a commencé à déverser de l’eau douce dans la vallée de l’Outaouais, jusqu’à l’océan, formant ce faisant la rivière des Outaouais.
La rivière des Outaouais a donc creusé ces chenaux de sable et formé ces bancs de sable et, au fil du temps, la rivière devenant de plus en plus petite, le vent a poussé le sable jusque dans la forêt Pinhey, formant les dunes. Alors on voit des dunes, dans la forêt Pinhey, qui ont une profondeur d’une dizaine de mètres.
Tobi Nussbaum : Wow!
Alex Stone : Entièrement façonnées par le vent. De la rivière des Outaouais.
Tobi Nussbaum : N’est-ce pas extraordinaire? Dans quelques minutes nous parlerons de la tourbière Mer Bleue, où nous sommes assis en ce moment. Mais avant, parlons d’autres secteurs intéressants et écologiquement fascinants de la Ceinture de verdure. Nous avons parlé des dunes de la forêt Pinhey. Quels sont les autres secteurs que vous jugez particulièrement importants et dignes d’intérêt?
Alex Stone : Le marécage Rocailleux est un véritable joyau dans la région. La CCN prend soin d’un grand nombre de terres humides d’importance provinciale qui abritent de nombreuses espèces végétales rares dans la région. Et les zones humides ont une fonction importante pour la Ceinture de verdure. Elles servent à stocker les eaux de crue, fournissent divers services écosystémiques et assurent la qualité de l’eau. Il y a beaucoup d’espèces de tortues, dont la plupart sont aujourd’hui menacées. Il y a des tortues peintes et des tortues mouchetées, toutes au marécage Rocailleux et à la baie Shirleys. C’est un véritable bastion pour elles, et il est agréable de les voir s’épanouir grâce à tout le travail que nous faisons pour assurer leur sécurité, comme l’installation de clôtures au chemin Old Richmond et à la promenade Cameron Harvey. Ces deux secteurs sont... merveilleux. On y trouve une grande diversité d’habitats. Il y a des alvars au marécage Rocailleux, qui sont des sortes de zones calcaires arides. Il y a très peu de terre (entre deux et cinq centimètres), ce qui permet aux genévriers et à d’autres espèces rares de pousser, ce qui ajoute à la diversité de la région.
Tobi Nussbaum : Intéressant. On reconnait de plus en plus l’importance, non seulement des lieux de la conservation, mais aussi des corridors qui relient les secteurs d’importance. Je suis curieux de savoir si, lorsque nous pensons à la Ceinture de verdure et à ses différents secteurs... s’il y a des espèces qui utilisent différentes parties de la Ceinture de verdure? Y a-t-il des exemples d’habitats où les espèces se déplacent d’ouest en est ou du nord au sud? Et si oui, auriez-vous de bons exemples à nous donner?
Alex Stone : En ce moment, nous sommes assis dans la Mer Bleue, une magnifique tourbière qui abrite un grand nombre d’orignaux. En hiver, les orignaux quittent les habitats plus hauts dans les terres et vont vers les […] et les zones marécageuses. Ce qui est intéressant, c’est que dans la Pinède, un secteur assez proche d’ici, mais de l’autre côté de l’autoroute, nous voyons beaucoup d’orignaux en hiver. Nous pensons donc qu’ils vivent davantage dans la Pinède, en hiver, et qu’ils préfèrent la Mer Bleue, en été, parce que c’est plus calme ici.
Tobi Nussbaum : Nous voici dans la tourbière de Mer Bleue. Expliquez-nous un peu pourquoi cet espace est si important.
Alex Stone : La Mer Bleue est de loin la tourbière la plus accessible de l’Ontario. Nous y avons aménagé une promenade en bois de 1,1 km. C’est la plus longue promenade en tourbière de l’Ontario. C’est très proche d’Ottawa; la région est populeuse; de nombreuses équipes de recherche des universités Carleton et McGill viennent ici pour étudier l’impact du changement climatique sur les tourbières… Les tourbières couvrent environ 17 % de tout le Canada, c’est énorme.
Tobi Nussbaum : Quel est ce pourcentage, encore?
Alex Stone : Dix-sept pour cent.
Tobi Nussbaum : Dix-sept!
Alex Stone : — ...de la masse émergée du Canada. C’est incroyable, et cet écosystème est très similaire à celui de la baie James. Mais il est très difficile d’aller à la baie James.
Tobi Nussbaum : Oui, c’est vrai! [rires] Ça prendrait du temps. Il faudrait prendre le train pour Moosonee, n’est-ce pas? [rires] Ça nous prendrait facilement deux bonnes journées. [rires]
Alex Stone : Oui, et c’est une région très peu hospitalière. Alors, les évènements qui ont mené à la formation de la tourbière… Encore une fois, nous nous trouvons dans le chenal de la Mer Bleue. Nous sommes donc assis sur une crête sablonneuse qui était autrefois un banc de sable du chenal Mer Bleue, de la rivière des Outaouais… Son assèchement a exposé des bassins d’argile, qui étaient imperméables à l’eau. Ils étaient donc recouverts d’eau. Et l’eau restait là, elle ne s’écoulait pas; et la sphaigne, sur les bords, les a graduellement envahis. Elle a envahi tout le terrain et maintenant, elle pousse d’environ 2 cm par année.
Tobi Nussbaum : Est-ce une sorte de mousse?
Alex Stone : Oui, c’est une mousse de tourbe. Il en existe différentes espèces, mais nous disons simplement « sphaigne ».
Tobi Nussbaum : Et vous dites que son épaisseur augmente de 2 cm par an?
Alex Stone : Exactement.
Tobi Nussbaum : C’est incroyable!
Alex Stone : En effet. C’est une plante à croissance lente, qui recouvre d’abord le bassin et finit par le remplir. Il y a donc des endroits où il n’y a plus d’eau du tout. Il n’y a que de la biomasse. Et cette biomasse est du carbone piégé. Sous la tourbe, il y a donc environ 6 m de carbone piégé dans notre tourbière. La tourbière, c’est environ 1 500 ha de matière végétale protégée – et de carbone piégé, et c’est un habitat pour des espèces rares d’oiseaux qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans les environs immédiats. Il faudrait [normalement] aller au nord du parc Algonquin pour voir ces espèces.
Tobi Nussbaum : J’ai une question délicate à vous poser. Puisqu’on trouve des zones humides sur 17 % de la masse émergée du Canada, qu’est-ce qui rend la tourbière Mer Bleue si spéciale? Pourquoi bénéficie-t-elle d’une reconnaissance mondiale, et qu’est-ce qui la distingue du reste des 17 % de zones humides au pays?
Alex Stone : C’est la tourbière la plus au sud, et ça la rend spéciale. Et elle est quelque peu inhabituelle, pour la région. Elle attire donc beaucoup de visiteurs, qui veulent voir les plantes rares qui s’y trouvent; des orchidées rares et des éricacées. Elle subit aussi une pression plus forte que celle à laquelle sont soumises les autres tourbières du Canada. Il est donc important de bien gérer ces terres; de voir à ce que cette tourbière reste… une tourbière et à ce que les espèces qui y vivent puissent s’épanouir. C’est aussi un site IMPARA, une aire désignée d’importance pour la conservation des amphibiens et des reptiles, dont il y a de nombreuses espèces à cet endroit.
Tobi Nussbaum : Oh, wow! Je ne le savais pas. Il est intéressant de vous entendre dire que c’est la tourbière la plus au sud du Canada. Ça explique pourquoi, parfois, lorsque je marche dans la tourbière et que je vois beaucoup d’épinettes noires, j’ai l’impression d’être dans le nord du Canada, où cette espèce domine. Des arbres bas, presque rabougris... Est-ce parce que la qualité du sol est différente et ne convient pas au même type d’arbres que dans le reste de l’Est de l’Ontario?
Alex Stone : Oui. Les tourbières sont très acides. La qualité des nutriments y est très faible. Il y a la sphaigne, le pH… Ce milieu est donc inhospitalier pour la vie végétale en général. Ces plantes se sont donc adoptées et utilisent des mécanismes très particuliers. Il y pousse de nombreuses éricacées, dont les feuilles sont recouvertes d’une couche cireuse qui retient l’eau et ralentit la déshydratation. C’est pourquoi on y trouve du thé du Labrador; des kalmias, dont des kalmias à feuilles étroites; et des canneberges des marais. Ce sont toutes des plantes qui se sont adaptées aux environnements inhospitaliers dans ce genre. L’épinette noire et le mélèze laricin sont des arbres qui poussent dans des environnements très inhospitaliers. C’est pourquoi ils forment la forêt boréale – il y fait jusqu’à moins 40 en hiver et 40 en été! C’est un environnement très dur pour les plantes.
Tobi Nussbaum : C’est intéressant! Il est encore tôt dans la matinée, ici, et nous entendons pas mal d’oiseaux autour de nous, alors parlons-en un peu. Dites-nous quels types d’oiseaux aiment la tourbière Mer Bleue et s’il y a des espèces qui vivent seulement dans cette région.
Alex Stone : La tourbière Mer Bleue est une zone boréale, une sorte de « refuge » boréal dans la région. En hiver, on y voit des visiteurs spéciaux, les gros-becs errants. Ces gros-becs sont une espèce en péril particulièrement préoccupante. Ils volent en très gros groupes, formant des volées de 50 à 100 individus qui parcourent la tourbière à la recherche de pommes de pin et d’autres choses du genre à manger. Dans leurs déplacements, ils peuvent partir d’ici pour aller chercher de la nourriture aussi loin qu’au Yukon, par exemple. Ils se déplacent donc beaucoup. En hiver, c’est un endroit propice pour ces grandes volées de ces oiseaux. Nous sommes juste après la saison de reproduction, en aout, mais normalement, en mai, nous entendrions des parulines à couronne rousse. Il y a deux sous-espèces de paruline à couronne rousse ici. Il y a la sous-espèce de l’Ouest, qui vit dans la plupart des habitats boréals. Et il y a la sous-espèce de l’Est, que l’on trouve entre ici et le Nouveau-Brunswick. C’est ici que l’on retrouve la population la plus à l’ouest de cette paruline. Beaucoup de gens viennent ici pour voir cette sous-espèce, à cause de la proximité. La sous-espèce de l’Est a des habitudes migratoires différentes de celles de la sous-espèce de l’Ouest.
Tobi Nussbaum : La sous-espèce de l’Est?
Alex Stone : La sous-espèce de l’Est.
Tobi Nussbaum : Sont-elles encore ici à cette époque de l’année ou ont-elles commencé à migrer?
Alex Stone : Elles ont commencé à migrer. Souvent, on peut les entendre de la promenade en bois, lorsqu’elles passent. Leur nombre est beaucoup moindre que celui la sous-espèce de l’Ouest. Les parulines à couronne rousse […] ont été observées pour la première fois sur la côte du golfe du Mexique. On les trouve dans les palmiers, mais elles nidifient dans la forêt boréale. Il me semble qu’il faudrait les appeler « parulines des épinettes »! [rires]
Tobi Nussbaum : C’est exact. C’est bien. Avons-nous déjà dénombré les espèces d’oiseaux? Savons-nous combien d’espèces il y a dans la Ceinture de verdure?
Alex Stone : Nous savons que dans la région d’Ottawa, on peut observer environ 250 espèces d’oiseaux dans une année. La plupart se trouvent dans la Ceinture de verdure, car c’est un endroit tellement propice dans la région. À la Mer Bleue on parle d’environ 150 espèces d’oiseaux qui passent chaque année. Alors les gens adorent de venir ici. C’est un bon endroit pour voir le bruant de Lincoln, un autre spécialiste de la forêt boréale caractéristique de la région. C’est le seul endroit où je sais que l’on trouve le bruant de Lincoln ou la paruline à couronne rousse, et c’est aussi un bon endroit pour la grue du Canada.
Tobi Nussbaum : —La grue du Canada.
Alex Stone : —La grue du Canada.
Tobi Nussbaum : Il faut que je vous pose la question, Alex : tenez-vous une liste? Tenez-vous une liste d’oiseaux?
Alex Stone : Oui, j’en ai une! Une longue liste.
Tobi Nussbaum : Seriez-vous disposé à nous dire de combien?
Alex Stone : Environ 301 pour l’Ontario.
Tobi Nussbaum : Wow!
Alex Stone : —Et je dirais environ 240 pour Ottawa.
Tobi Nussbaum : —Incroyable!
Alex Stone : J’observe les oiseaux depuis l’âge de neuf ans et j’adore ça. C’est un véritable plaisir.
Tobi Nussbaum : Grâce à l’application Merlin, j’ai appris à mieux connaitre les oiseaux chanteurs et les différents sons et cris qu’ils émettent. Sur les 301 espèces de tout à l’heure, je pourrais peut-être en reconnaitre une dizaine. J’ai donc du pain sur la planche. J’ai juste besoin de passer plus de temps avec toi. Ça m’aiderait. J’aimerais maintenant parler de ce que représente la Ceinture de verdure pour les gens. Vous avez mentionné que les ornithologues, évidemment, aiment venir dans la tourbière Mer Bleue parce qu’on peut y voir des espèces rares. À votre avis, quel rôle joue la Ceinture de verdure dans la vie des gens des environs et des touristes?
Alex Stone : Je pense qu’il est très, très important que les gens de la capitale visitent la Ceinture de verdure. Il y a 27 parcs de stationnement qui offrent une foule de possibilités, que l’on veuille se déplacer sur un sentier plat ou accidenté. On y trouve des lieux isolés, mais aussi des endroits plus animés, plus aménagés, disons, dont les gens peuvent profiter. Elle a prouvé sa valeur pendant la pandémie, car c’était un très bon endroit pour se retrouver en nature et s’isoler… collectivement, si je peux dire; et c’était vraiment beau à voir.
Tobi Nussbaum : Je suis toujours frappé par les différentes utilisations de la Ceinture de verdure. Il y a l’agriculture, avec la production alimentaire qui prend de l’ampleur et qui est de plus en plus biologique; la recherche, bien sûr, grâce à nos confrères à Agriculture Canada. Et il y a toutes ces autres activités de conservation et d’écologie, dont nous avons parlé. Et si nous consacrions quelques minutes à une espèce en particulier? Ne serait-ce que parce que nous entendons beaucoup d’histoires à son sujet – et vous avez déjà parlé de l’orignal. Parlez-nous un peu des mammifères qui sont ici. Quelles tendances observons-nous à leur sujet dans la Ceinture de verdure?
Alex Stone : Il y en a beaucoup et de très intéressants. Nous avons installé des caméras dans toute la Ceinture de verdure pour les observer à leur insu; sous les routes et les ponceaux, afin de comprendre ce qui se passe dans les alentours. Ces caméras ont capté toutes sortes d’animaux sauvages intéressants. Nous avons vu un ours noir au marécage Rocailleux. On en voit rarement à cet endroit, ou à la baie Shirleys, mais il arrive qu’ils viennent nous faire un petit coucou dans la Ceinture de verdure. Ça fait plaisir. Nous y voyons des mésomammifères. Le pékan, par exemple; qui est une très grosse belette. Le pékan chasse surtout le porc-épic et d’autres mammifères de taille moyenne. J’en ai vu deux fois dans la Ceinture de verdure, et nous les avons filmés à plusieurs reprises. Ce sont de très beaux mammifères. Hm… des belettes à longue queue, des hermines, des lièvres d’Amérique... On photographie beaucoup le lièvre d’Amérique dans la Ceinture de verdure. C’est probablement le mammifère le plus photographié, ici. Mais le mammifère le plus intéressant que j’ai vu... je l’ai déjà décrit comme étant une sorte de grenouille poilue, car il sautait. Je le regardais en me demandant ce que ça pouvait bien être. Eh bien, il se trouve qu’il y a deux espèces de souris sauteuses dans la Ceinture de verdure. J’ai vu les deux espèces à deux semaines d’intervalle, et la seule image qui me venait en tête était celle d’une grenouille avec, avec… de la fourrure! Je ne trouvais pas de meilleure description. En fin de compte, c’était une souris sauteuse des bois. Je jubilais d’avoir vu ces mammifères, même s’ils étaient petits.
Tobi Nussbaum : Wow! C’était la première fois que vous les aperceviez et nous ne savions pas, avant cela, qu’ils avaient élu domicile dans la Ceinture de verdure.
Alex Stone : Je ne... Je ne savais pas. Je ne le savais pas jusqu’à ce moment-là. C’était... C’était extraordinaire.
Tobi Nussbaum : Et à propos de cette espèce en péril, le raton laveur… [éclats de rire] C’est une espèce... Il n’est pas très difficile d’en trouver à Ottawa, n’est-ce pas?
Alex Stone : Non!
Tobi Nussbaum : Et l’orignal? Avons-nous une idée de la taille de la population d’orignaux?
Alex Stone : Nous ne savons pas très bien actuellement. Une journée où je faisais du ski de fond à la Mer Bleue, j’en ai vu trois. Cela dit, nous n’avons pas beaucoup recensé les orignaux dernièrement. Nous savons en revanche qu’ils sont toujours là. Et, vous savez, si on ne perturbe pas trop la nature, ils resteront là.
Tobi Nussbaum : Vrai. Je voudrais revenir sur l’importance de relier les différentes aires naturelles entre elles. La CCN gère aussi le parc de la Gatineau, une autre aire écologique et de conservation très importante. Auriez-vous des exemples d’espèces qui tirent parti de ces deux endroits d’importance?
Alex Stone : Je pense que beaucoup traversent la rivière lorsque la glace est belle – et qu’elles en sont capables. Je pense aux renards et aux coyotes, bien sûr; et même les orignaux et les ours, possiblement, traversent la rivière. Il y a des corridors qui mènent au parc de la Gatineau. Il y a des iles, dans la rivière, où ils vont peut-être aussi.Il y a les corridors qui mènent aux collines de Carp. D’autres, vers le sud; vers la forêt de Larose et à d’autres endroits. La Mer Bleue a aussi une tourbière sœur, la tourbière d’Alfred, qui vient juste de devenir un parc provincial, à Alfred, à environ une heure d’ici, vers l’est.
Tobi Nussbaum : Oh... Je ne le savais pas. L’impact du changement climatique soulève beaucoup de discussions et attire beaucoup l’attention. On voit bien cet impact avec la patinoire du canal Rideau, n’est-ce pas? Avez-vous observé des espèces différentes et des changements écologiques à ces endroits, avec le réchauffement du climat?
Alex Stone : Certaines espèces d’oiseaux qui vivent normalement plus au sud, par exemple, se déplacent vers le nord. Dans les années 1980, une grande étude quinquennale sur les oiseaux nicheurs a été réalisée. En 2000, une nouvelle étude quinquennale a été réalisée et, en 2020, encore une autre. Nous pouvons donc vraiment voir la différence dans les espèces d’oiseaux présentes, au cours de ces 40 années. Ce n’est rien de moins que l’une des études les plus longues au monde sur les oiseaux; en particulier les oiseaux nicheurs. Dans les années 1980, il n’y avait pas – du tout – de cardinaux rouges ici. En 2000 et 2020, on constatait qu’ils s’étaient déplacés plus au nord. D’autres espèces vivant plus au sud, près de Kingston, sont montées vers le nord. Nous voyons donc plus de pics à ventre roux, de troglodytes de Caroline. Ces espèces, plus caractéristiques des forêts carolinienne, semblent se déplacer vers le nord.
Tobi Nussbaum : J’ai une étrange histoire d’oiseau à vous raconter. Il y a quelques jours, j’étais sur la rivière des Outaouais quand j’ai vu un pygargue à tête blanche.
Alex Stone : Oh, wow!
Tobi Nussbaum : Je n’en avais encore jamais vu dans la région d’Ottawa. Est-ce inhabituel?
Alex Stone : Ça l’aurait été il y a 40 ans. Ils ont fait un retour marqué dans la région. J’ai vu trois nids de pygargue à tête blanche dans la Ceinture de verdure depuis que je travaille à la CCN, c’est-à-dire huit ans; c’est dire à quel point l’espèce s’est rétablie dans la région. À la baie Shirleys et au ruisseau de Green, nous avons vu des traces de leur reproduction, et grâce aux études sur les oiseaux nicheurs, nous savons qu’il n’y en avait pas dans les années 1980. Il y en avait seulement un ou deux dans la région, dans les années 2000, et maintenant il y a cinq ou six nids. Ils reviennent de plus en plus et il y a plus de chances d’en voir. Ces oiseaux sont toujours magnifiques à regarder. J’adore les regarder.
Tobi Nussbaum : Je voudrais terminer, Alex, là où nous avons commencé; c’est-à-dire en parlant de la création de la Ceinture de verdure, à partir du plan Gréber, dans les années 1950. Le plan original était, en fait, de freiner l’étalement urbain. Mais même si cela ne s’est pas produit, on peut dire que la Ceinture de verdure remplit aujourd’hui une autre fonction, puisque l’urbanisation a simplement enjambé cette frontière. Elle devient un endroit très important, pratiquement au beau milieu de la ville d’Ottawa, et à mesure que la population augmente, elle recèle des possibilités autres que de conservation (notre sujet de discussion aujourd’hui), notamment du côté des loisirs. Vous avez parlé du ski, de la randonnée et de l’observation des oiseaux – et les gens aiment y promener leur chien. Et je me demande comment, avec l’augmentation de la population dans les décennies à venir, maintenir le plus possible la valeur de la Ceinture de verdure? Quelles sont les pressions exercées sur la Ceinture de verdure et le potentiel de préservation de son importance?
Alex Stone : L’augmentation de la population amène plus de gens dans la Ceinture de verdure, ce qui est en fait une très bonne chose, car on ne peut sauver que ce que l’on connait. Si le public comprend l’importance des espaces naturels, pour leur santé et leur bien-être; de leur valeur intrinsèque, pour la biodiversité et les fonctions écosystémiques qu’ils remplissent; pour la société, alors la valeur de la Ceinture de verdure est pratiquement inestimable. Pour les régions avoisinantes, pour les plans d’aménagement... Les gens ont besoin d’un endroit où aller pour profiter de la nature. Il faut s’attendre à une augmentation de la fréquentation dans la Ceinture de verdure, ce qui est très bien; mais avec cette pression accrue, la CCN aura beaucoup plus de travail à faire pour maintenir le niveau de service qu’elle offre à la population en ce moment.
Tobi Nussbaum : « On ne peut sauver que ce que l’on connait. » Terminons sur cette belle phrase! Alex, merci beaucoup pour votre présence aujourd’hui.
Alex Stone : C’est moi qui vous remercie, Tobi.
Tobi Nussbaum : C’est sur cette note que prend fin cet épisode d’Histoires de la capitale. À la prochaine.
Tobi Nussbaum : Voilà qui conclut cet épisode de Capital Stories. Ne manquez pas le prochain épisode, au cours duquel nous continuerons de souligner les réussites, dans la région de la capitale nationale, de réfléchir aux défis à surmonter dans la région et de regarder vers l’avenir. Merci de votre écoute.