Tobi Nussbaum : Bonjour et bienvenue à Histoires de la capitale, pour explorer la CCN et son histoire. Cette année, nous célébrons le 125e anniversaire de la CCN et de ses prédécesseuses. Je suis très heureux d’être accompagné aujourd’hui par Anita Tenasco, à ma gauche, qui est directrice du programme Algonquin Initiatives, au Collège Algonquin ou plutôt Indigenous Initiatives, pour être exact. Anita, bienvenue. À ma droite, Cristina Wood, candidate au doctorat à l’Université York. Et à sa droite, Gary Meus, architecte paysagiste principal – et un de mes collègues, à la CCN. Bienvenue à vous trois. La CCN fête donc ses 125 ans. [De tout temps], les cours d’eau ont été très importants pour Ottawa; ils expliquent comment est née Ottawa et pourquoi elle a été choisie comme capitale du Canada, et ils ont joué un rôle central dans l’évolution de la capitale. J’aimerais parler en détail de la CCN et de sa relation avec l’eau. Les cours d’eau étaient là bien avant la création de la CCN [rire], en 1899, et j’ai pensé qu’il serait important de commencer la conversation d’aujourd’hui en expliquant un peu les cours d’eau et la façon dont ils ont servi pendant des milliers d’années. Ils ont servi au peuple algonquin; qui, bien sûr, était gardien de cette terre – et l’est toujours; [un peuple] qui a une riche histoire et une riche compréhension de l’importance de ces cours d’eau. Anita, j’aimerais commencer avec vous. Peut-être pourriez-vous nous aider à mieux comprendre le rôle de nos cours d’eau? Nous sommes à la jonction de la rivière Gatineau, de la rivière Rideau et de la rivière des Outaouais. Pourriez-vous nous parler un peu de l’histoire des cours d’eau [dans la perspective] du peuple algonquin; de l’utilisation qu’ils en faisaient et de l’importance qu’ils avaient pour eux?
Anita Tenasco : Kwey, bonjour et merci de m’offrir cette chance de parler de l’origine de la nation algonquine, ma nation. Je suis de Kitigan Zibi. Notre nation est la nation hôte de la région d’Ottawa, des cours d’eau à Ottawa et dans les environs, et nous y sommes chez nous. Nous sommes ici depuis des temps immémoriaux. Notre nation compte plus de 11 000 personnes et nous n’avons jamais quitté la région. Nous l’avons toujours occupée. Nous avons une grande communauté ici, à Gatineau et à Ottawa. Nous adorons nos cours d’eau. Nous adorons la Kichi Zibi. La Kichi Zibi, aujourd’hui appelée la rivière des Outaouais, est très importante pour nous. La rivière a été pour nous un abri, la source de notre nourriture et de nos vêtements. Elle nous a permis de tenir des célébrations et des cérémonies. C’est ici que faisions du commerce. Le mot Ottawa, vient d’adawe, dans notre langue, qui signifie « faire du commerce ». Cette région et ses cours d’eau ont donc toujours fait partie de notre histoire, et continueront d’en faire partie.
Tobi Nussbaum : Bien. Nous savons que ce point de rencontre important entre trois rivières est à l’origine de cette notion de commerce. Pourriez-vous nous donner une idée de la façon dont vos ancêtres utilisaient l’eau? Y avait-il des campements temporaires ici? Y avait-il des périodes de l’année où les gens venaient dans cette région? Dites-nous de quoi aurait l’air cet endroit si nous reculions 1 000 ans en arrière. Qu’y verrions-nous?
Anita Tenasco : Voilà. Notre territoire traditionnel non cédé est vaste. Il couvre une grande partie de l’Ontario et de l’ouest du Québec. Notre peuple pagaye depuis très longtemps sur les eaux le long de la Kichi Zibi. Et nous nous réunissions ici, dans ce qui est aujourd’hui Ottawa. Nous y organisions de grands rassemblements. Nous organisions des rencontres pour parler de gouvernance. Nous avions l’occasion de faire du troc. Nous célébrions les naissances, honorions les morts, célébrions les mariages; nous organisions d’immenses festins. Nous pêchions, chassions et nous nous réunissions à cet endroit important. C’est pourquoi nous y revenions toujours. Alors quand la colonisation a commencé, et que des colons non autochtones ont commencé à arriver, ça a provoqué des troubles au sein de notre nation, n’est-ce pas? Nous nous disions, vous savez : « C’est un endroit important pour nous et maintenant, voilà que nous le partageons avec des peuples non autochtones. ». Il y a eu des dissensions importantes au sein de notre nation. Un grand nombre des nôtres ont alors commencé à s’en aller vers des endroits moins occupés de notre territoire traditionnel. Nous savions que les temps étaient en mouvance, mais nous n’étions pas consultés à ce sujet. Nous n’avons jamais autorisé pareil essor et pourtant, il s’est produit. Nous avons donc eu à traverser des périodes très difficiles. Il nous fallait rester solides en tant que peuple algonquin anishinabé. Il nous fallait garder notre culture en vie. Il nous fallait nourrir les nôtres. Il nous fallait élever nos enfants à notre façon. Il nous fallait continuer à occuper nos terres autant que possible, comme nos ancêtres l’avaient toujours fait, et ce, depuis des temps immémoriaux.
Tobi Nussbaum : Très bien. Merci. Il est important de situer les débuts de l’histoire de la rivière des Outaouais. Maintenant, faisons un bond jusqu’au début des années 1600, quand les premiers explorateurs français commencent à arriver en empruntant les voies navigables. Ils pensent bien sûr [au commerce de] la fourrure. Ils réfléchissent à la manière dont ils peuvent tirer un profit de la région qui entoure la rivière des Outaouais. Et à cette époque, Cristina… La rivière aurait-elle eu sensiblement l’aspect qu’elle a maintenant il y a 400 ans, à l’époque où Champlain et d’autres arrivaient de Montréal en canot? Ou pensez-vous qu’elle aurait eu l’air différente?
Cristina Wood : Le paysage riverain – le paysage – a changé au cours des 100 dernières années au point que Samuel de Champlain verrait une différence. Il y a, par exemple, de grands barrages et des réservoirs, en amont et en aval de l’endroit où nous sommes. La topographie des iles a changé, ce qui a eu des répercussions sur le mode d’alimentation des Autochtones, partout dans ce qui est aujourd’hui le Canada. Ce sont les éléments qui sont différents.
Tobi Nussbaum : Bien sûr, aujourd’hui, Samuel de Champlain ne pourrait pas naviguer en amont aussi facilement à cause des obstacles, surtout en aval. Mais il y a quand même beaucoup de similitudes. Les chutes Rideau, qui rendaient cet endroit si important pour les colons français, restent impressionnantes, magnifiques… uniques. Il y a des similitudes et des différences, c’est certain. D’accord. Faisons un nouveau bond dans le temps, car nous voulons en venir à la CCN et à son rôle dans les interactions avec les cours d’eau de la capitale. Mais avant, il y a eu une période d’industrialisation. Une période où la rivière, et les cours d’eau en général, servait largement de dépotoirs aux arrivants, qui y voyaient un moyen de transporter du bois en aval ou qui y déversaient leurs déchets industriels. Alors, si nous retournions aux années 1800 pour voir de quoi avait l’air la capitale, Gary, que verrions-nous et qu’est-ce qui nous surprendrait à propos de son aspect, disons, il y a 150 ans?
Gary Meus: C’est une question intéressante parce qu’il y a beaucoup de strates, encore aujourd’hui. Quand on se promène en sentier pour se rendre à l’ile Victoria, par exemple… Les strates de croissance qui se succèdent montrent à quel point la rivière s’est véritablement transformée – et pas seulement d’elle-même, mais bien à cause de la façon dont nous l’avons traitée. Nous avons profité de ses possibilités; vu comment il était possible d’aménager les lieux d’une manière qui correspondait aux modes de vie de l’époque. Et aujourd’hui, on voit les vestiges de la façon dont la rivière s’est débattue et se débat encore. Mais malgré l’importance des différents degrés d’aménagements qu’on y a faits, la rivière est restée forte. C’est une ressource pour tant de gens, qui en ont profité à différents niveaux. Il y a certes des reliquats, mais la rivière s’affirme haut et fort maintenant; c’est-à-dire qu’elle se promeut autant qu’elle le peut ce qui fait qu’au final, nous en sommes – ensemble – les intendants maintenant.
Tobi Nussbaum : Il y a un endroit que l’on associe à la CCN, plutôt négativement en raison des expropriations dans les années 1960, et c’est les plaines LeBreton. Si on remonte à la fin des années 1800, Cristina, c’était un endroit en pleine effervescence; il y avait des usines, des gares… Qu’y verrions-nous? Dites-nous un peu ce qui caractérisait la relation entre les plaines LeBreton et la rivière adjacente?
Cristina Wood: ’était un endroit très animé. Très différent de ce que j’ai connu en grandissant, car c’était après la sombre histoire, ce sombre chapitre [de son histoire] qui est l’expropriation suivie du dégagement des lieux – qui font partie du territoire sacré où les rivières se rencontrent, cette plaine. Alors, qu’y verrions-nous? Nous y verrions de grandes piles de bois d’œuvre prêtes à être expédiées sur le marché. Auparavant ce marché était outre-mer, mais au milieu du 19e siècle les choses ont changé, et on a commencé à expédier ce bois aux États-Unis à la place. Nous verrions des entreprises, les entreprises qui les fournissaient. C’est à ce moment-là que de nombreux colons sont venus se faire une place; fournir les gens qui allaient participer à cette activité industrielle. Puis les gens ont commencé à fonder des familles; et l’occupation s’est intensifiée. Une autre chose que j’aime rappeler aux gens à propos du passé, c’est : Que verrions-nous? Que sentirions-nous? Qu’entendrions-nous? En particulier dans ce coin-là et en aval de la chute des Chaudières, à mesure que la pollution commençait à s’intensifier à cause de l’activité industrielle. C’est important et on en parle dans les sources historiques. On parle de la puanteur de la pollution. Ça affectait la façon dont les gens interagissaient avec l’eau en tant que lieu de loisir et de « plaisir ». L’idée de s’établir ici avec la vue magnifique du Parlement, les édifices du Parlement… Et à la Chambre des communes, on commençait à débattre de la pollution, en partie parce qu’elle se sentait… dans les années 1870 et 1880.
Tobi Nussbaum : Alors si je lisais les Hansard des années 1870, j’y trouverais des discussions sur les odeurs aux plaines LeBreton?
Cristina Wood : Oui, désolée, je me suis un peu éloignée des plaines LeBreton, parce que c’est un peu en amont, mais je voulais vraiment parler de l’odeur! [rires] Mais, oui. Les premières discussions qu’il y a eu au Canada sur la pollution étaient liées à l’odeur de la rivière, qui servait de dépotoir. Au plaines LeBreton, ça sentait le fumier de cheval. Ça sentait ce que sent un centre urbain sans la « plomberie », sans le genre de canalisations que nous avons aujourd’hui. Et nous entendrions un endroit très, très bruyant, en pleine effervescence.
Tobi Nussbaum : Voilà. Alors malgré l’impact de la colonisation, les peuples algonquins et anishinabés étaient toujours là. Comme vous l’avez dit, ils ne sont pas partis ailleurs. Et, Anita, nous entendons beaucoup parler de l’importance de l’ile Victoria, qui, si j’ai bien compris, est toujours un lieu de cérémonies, un lieu d’importance. Voudriez-vous nous parler un peu de cela et d’autres aspects qu’a évoqués Cristina tout à l’heure, comme le caractère sacré des chutes; de cette chute bouillonnante – des Chaudières, que l’on voit ici. Pourriez-vous nous parler un peu de l’importance de cet endroit pour les peuples algonquins?
Anita Tenasco : Oui, je le peux. J’allais vous dire que même à la fin des années 1880, notre peuple venait encore dans la région, essayait de se connecter à ses sites sacrés; de se connecter à l’eau; de se connecter à la terre. Nous savions que des aménagements étaient en cours et que ce n’était pas bon pour la terre et le territoire, mais notre principale préoccupation était la chute, l’endroit où nous allions faire nos offrandes et où notre peuple se réunissait depuis des temps immémoriaux pour ses cérémonies. Alors notre peuple n’est jamais parti. Et même s’il était difficile de quitter les réserves créées à cette époque, y compris Kitigan Zibi, dont la création date du début des années 1850, notre peuple faisait le voyage et arrivait jusqu’à la région d’Ottawa. Nous ne sommes jamais partis et nous sommes toujours là. Et notre peuple en est fier. Les gens voulaient renouer avec la chute. Ils voulaient voir ce qui est aujourd’hui les plaines LeBreton. Ils voulaient voir l’endroit où se trouve le Parlement, l’escarpement; l’eau, les arbres… Tout cela est dans nos mémoires et reste dans nos mémoires.
Tobi Nussbaum : Merci. Nous allons encore avancer dans le temps, car je veux en venir à la question de savoir ce que l’eau a signifié pour la CCN et son histoire. Comment le rapport de la CCN avec l’eau a changé au cours des 125 dernières années? Sans passer trop de temps sur l’histoire de la planification, car nous l’avons fait dans un autre épisode, dans les années 1950 et avec le rapport Gréber, on commence à reconnaitre l’importance des cours d’eau. Nous avons ces promenades, à l’est et à l’ouest d’Ottawa, et d’après les plans antérieurs – le plan Todd, le plan Bennett – nous voyons évoluer l’idée que les rivières et autres cours d’eau peuvent être un attrait duquel tirer parti. Alors, Cristina, commençons avec vous. Nous commençons à voir cela dans les années 1950, en même temps que le début d’une désindustrialisation de la rivière des Outaouais. Ce parallèle est-il juste?
Cristina Wood : Oui. Le plan prévoit le déplacement des voies ferrées en périphérie de la ville alors qu’avant, l’essor de la ville reposait sur le chemin de fer comme étant une partie intégrante et centrale de la ville. Nous voyons donc ce mouvement. Quant au type d’industrie qui borde de la rivière, il y a eu un changement majeur; en partie à cause de l’exploitation environnementale « vorace » du bois, en amont, qui a entrainé une réelle diminution des ressources dans cette industrie. Les énormes forêts anciennes ont servi à produire du bois d’œuvre; de magnifiques forêts anciennes, exploitées tout au long du 19e siècle et du 20e siècle, ont donc été transformées en bois de sciage destiné à la construction, puis en pâte et papier. Cette industrie s’est imposée jusque dans les années 1950.D’ailleurs, elle est encore présente aujourd’hui, en amont et en aval. Mais parce que nous avions une vision pour la capitale; parce que nous voulions qu’elle soit reconnue à l’échelle mondiale, qu’elle ait de l’importance, qu’elle soit digne d’être comparée à Washington et à Paris – et digne d’un planificateur si éminent – la désindustrialisation a créé un climat favorable à la concrétisation de cette nouvelle vision des lieux.
Tobi Nussbaum : Gary, j’aimerais connaitre votre point de vue d’architecte paysagiste sur le fait que nos cours d’eau sont vraiment un élément physique et topographique clé de l’emplacement de la capitale. Ces 125 dernières années, les urbanistes ont vraiment utilisé cet avantage pour comprendre comment la capitale pouvait représenter le Canada. Pourriez-vous nous parler un peu de la topographie, de l’importance de l’eau et des caractéristiques qui vous semblent particulièrement importantes pour comprendre la géographie de la capitale?
Gary Meus : Le plus intéressant est la façon dont l’industrialisation s’est déroulée. La façon dont elle a propulsé l’aménagement [urbain]. Puis le mouvement City Beautiful est arrivé, prônant un certain retour aux sources. « Nous nous sommes industrialisés, nous nous sommes développés, nous avons créé toutes ces formes différentes dans nos villes et aujourd’hui, les gens ont aussi besoin d’endroits où se reposer. » Ce type de mouvement a fait naitre de tels endroits, qui existent encore aujourd’hui; des endroits qui font sortir les gens pour prendre l’air, et ce, d’une manière qui dépasse la simple présence dans un beau parc ou une activité en retrait quelconque. Ces endroits ont une signification. Ainsi, quand nous parlons de la variété des paysages dans une optique de conception et d’aménagement, nous avons tendance à centrer l’attention sur la signification réelle de ces paysages. Je pense que c’est là que s’opère la transition de l’industrialisation – de la façon dont les villes ont grandi – à là où elles en sont aujourd’hui. Quand on parle de topographie, par exemple, c’est parce que les villes ont toujours eu une épine dorsale et cette épine dorsale est la rivière. Et la possibilité d’avoir ce type de relation est un facteur déterminant du plaisir de vivre en ville. Et aujourd’hui, l’aspect visuel à lui seul ne suffit plus. L’expérience recherchée est tactile; on veut y faire ce qu’on y faisait avant. Et il y a un retour, en ce sens que les gens profitent des cours d’eau de toutes sortes de façon. Il n’est pas nécessaire que cette expérience soit physique. Elle peut aussi être visuelle. Elle peut être audio. Les gens peuvent profiter [de la rivière] de diverses façons. Je pense que c’est ce qui incite les villes à revenir à ce qui constitue leur « épine dorsale » et à concentrer leur attention sur la manière d’en tirer parti.
Tobi Nussbaum : Oui, j’aime votre description des différentes façons dont les cours d’eau sont pris en compte. Avant de passer au 21e siècle et à ce que fait la CCN aujourd’hui, je voudrais parler d’une manifestation physique de l’utilisation humaine de la rivière, à savoir les loisirs. J’ai une compréhension plutôt sommaire de la manière dont ils se sont manifestés, mais d’autres en savent plus que moi. Dans vos recherches doctorales, Cristina, vous en avez acquis une assez bonne compréhension, je crois. Voudriez-vous parler de la façon dont on a reconnu que la rivière pouvait aussi être un lieu dynamique et pas seulement un lieu reposant?
Cristina Wood: Certainement. Et pour compléter ce que Gary a dit, ce « retour » est en quelque sorte au sens officiel de la planification. Mes recherches m’ont permis de constater que pour certaines personnes, seulement, c’était le cas; celles qui ont le luxe de pouvoir se demander où elles iront en vacances et dans leur temps libre. Les loisirs et l’orientation [que devraient prendre] les cours d’eau, leur relation avec eux ont été une sorte de fil conducteur. Mais ça ne faisait pas partie de la vision officielle de la Ville, ce qui, à mon avis, est vraiment bien. Mais nous y viendrons. Dans son histoire, même au cours du « chapitre honteux » de la pollution, les colons se servaient de la rivière et entretenaient avec elle un rapport vacancier. C’était un lieu de vacances. Les navires à vapeur étaient un élément majeur du modèle colonialiste et, encore aujourd’hui, nous poursuivons en occupant les terres et l’eau pour nos loisirs. Alors dans la ville même et sur le territoire que nous appelons aujourd’hui la région de la capitale nationale – et tout au long des 19e et 20e siècles – les chemins de fer et les lignes de navires à vapeur ont créé des attraits de destination. Il y avait un esprit d’entrepreneuriat qui faisait chercher des moyens de faire de l’argent avec… le prix des billets de train... en construisant une attraction de destination. Alors, à Aylmer, là où il y a la marina d’Aylmer, qui s’appelait Queen’s Park, il y avait une énorme glissade d’eau. On allait sur la rive nord pour la descendre. On allait piqueniquer en famille sur l’ile Kettle. Entre 1910 et 1920 environ, il y avait un parc d’attractions à cet endroit, avec un carrousel, des projections d’images animées, un restaurant. C’était l’attraction de destination d’une ligne de navires à vapeur. C’était des endroits où, si vous êtes un certain type de personne en mesure de penser à ce genre de chose, vous pouviez aller pour y passer du temps en été et en hiver. En hiver, les loisirs occupent une place importante dans la vie des gens. Et, d’après mon expérience, ça pouvait être un peu plus informel. Il est difficile de savoir, dans les sources, où les gens se baignaient en été. Ou trouve de petites choses ici et là. Il est certain qu’en hiver, il y avait des associations de raquette, il y avait des courses de traineau sur la glace – au centre même d’Ottawa, des associations de canotage, des associations de navigation de plaisance qui démontrent ce lien entre l’eau et la ville en tant que lieu de loisirs. Et à mesure que la concentration urbaine s’accroit, que la ville s’étend… Même l’ile Kettle est « mise à part » de la ville poussiéreuse, insalubre et polluée. Et en été, vous pouviez aller prendre une saine bouffée d’air frais à l’ile Kettle ou, en aval, au parc Hiawatha, qui se trouve juste avant le secteur ile Petrie / Besserer’s Grove / ruisseau de Green, un autre point de confluence; ce qui démontre l’importance des points de confluence des cours d’eau. Il y avait vraiment un fil conducteur. Pour certains types de personnes, il y avait des endroits où passer ses vacances. Et, de manière plus informelle, les gens se baignaient et, en hiver, faisaient du patinage. Et ces activités étaient un peu plus accessibles, pour toutes sortes de gens.
Tobi Nussbaum : Le patinage nous amène à penser à d’autres cours d’eau, y compris le canal Rideau qui, comme vous l’avez dit, était adjacent à des voies ferrées que l’on a commencé à supprimer dans les années 1940 et 1950. Et il y a une chose dont j’aimerais que nous parlions. Évidemment, dans les débuts de la patinoire du canal Rideau, au début des années 1970, on pouvait voir que c’était une sorte de première « formalisation » des loisirs. Il y avait des plages, il y avait d’autres activités… Mais avançons rapidement dans le temps, jusqu’au 21e siècle, et parlons de ce qui se passe aujourd’hui. Selon moi, trois grands facteurs ont favorisé l’évolution de la prise en compte par la CCN des cours d’eau de la capitale. Et dans mon esprit, ces trois facteurs font un avec la réconciliation. J’aimerais que nous parlions de certains exemples précis et, dans une minute, Anita, je vous demanderai de nous en parler. Dans un deuxième temps, il y a peut-être une plus grande prise de conscience de l’importance écologique des cours d’eau – et la reconnaissance du fait que, pour en profiter et les utiliser correctement, nous devons faire en sorte qu’ils soient aussi limpides et propres que possible. Et dans un troisième temps, il y a cette compréhension… Ce qui nous propulse un peu vers l’avenir. J’ai beaucoup aimé ce que vous avez dit, Cristina, à propos de ce qui se passait à Aylmer et à l’ile Kettle. J’ai l’impression que la CCN redécouvre l’idée de considérer les cours d’eau non pas de façon passive, mais de façon active; comme un lieu où les gens peuvent profiter de la nature de manière durable. Je pense que ces trois éléments : la réconciliation, l’importance écologique et les loisirs, forment le fondement d’une nouvelle relation et sont un véritable stimulant pour les différentes manières dont les projets de la CCN progressent. L’un de ces projets est la revitalisation de l’ancienne pointe Nepean. Je vais laisser Gary et Anita nous parler un peu de la façon dont ce projet touche à ces trois éléments, mais plus particulièrement à la partie réconciliation. Gary, pourriez-vous nous expliquer brièvement comment la pointe Kìwekì… (désolé! je viens de divulgâcher le nom!) est en quelque sorte devenue un projet. Ensuite, Anita, je vous demanderai de nous parler un peu de votre rôle et de nous dire de quelle façon la participation des Algonquins à ce projet est importante. Alors Gary, allez-y.
Gary Meus : En 2017, la CCN a lancé un concours international de design qui a attiré des sociétés de partout, qui ont proposé des projets très ambitieux pour revitaliser le secteur, qui s’appelait alors la pointe Nepean. Le cabinet choisi, Janet Rosenberg & Studio, proposait un design très avant-gardiste du 21e siècle, qui renvoyait à la relation des lieux avec la rivière. C’est ce qui a été déterminant dans l’évolution du concept et dans la façon dont tout le monde s’est mis à considérer le « paysage de la grande rivière » comme un élément important et riche de sens de la renaissance d’un endroit qui peut maintenant accueillir un si grand nombre de personnes différentes – non seulement pour apprendre à connaitre la rivière, mais aussi pour en faire l’expérience. Nous avons commencé la démolition en 2020, la construction a démarré en 2022 et nous approchons à grands pas de l’ouverture très, très prochaine. Le concept se veut vraiment expérientiel. Il ne présente pas qu’un beau paysage; il nous fait prendre le temps de se concentrer sur l’expérience de la visite, sur la façon dont on se rend à la pointe, dont on y circule. On y arrive grâce aux éléments conceptuels du projet; grâce à la végétation, au paysage et aux formes de l’endroit en soi. Les éléments architecturaux servent de toile de fond à la rivière. Il y a différentes hauteurs dans le parc, chacune procurant une expérience semblable et ce qu’elle garde notre attention sur la rivière. Le concept des lieux, les allées tendent à suivre le mouvement de la rivière, la façon dont les gens longent ses rives; du sentier périphérique, qui fait le tour; au sentier de la crête, qui rejoint la passerelle – qui « reprend vie » depuis la passerelle de 1954, qu’on avait enlevée à cause du pont Alexandra.
Tobi Nussbaum : Elle enjambe la rue St. Patrick et relie le parc Major’s Hill.
Gary Meus : Exactement. Exactement. Que cette passerelle relie le sentier nord-sud du parc témoigne de cette tendance à « piétonniser » davantage la façon dont les lieux peuvent encore plus tirer parti de la rivière. Et les sentiers en méandres, et les sentiers en escalier, dans le parc même, rappellent encore une fois les coudes qui confèrent à la rivière cette énergie qui coule dans la région. En plus de cela, et de la façon dont le paysage exprime les concepts mis de l’avant, nous avons les aspects de l’interprétation, qui reposent sur les concepts, mais aussi sur l’écho à la rivière et aux gens. Le concept devait s’inscrire dans un registre canadien; c’est-à-dire être évocateur et rassembleur pour tout le pays, pour pouvoir tirer parti de la rivière.
Tobi Nussbaum : À ce chapitre, les relations avec les peuples algonquins ont aussi joué un rôle important. Je sais que dès le début, il y a eu des discussions, des conversations et une participation au sein d’un groupe de travail. Anita, vous avez participé à ce processus. Pourriez-vous nous parler un peu de l’interprétation, que Gary a mentionnée, et de la manière dont le parc reflétera l’importante histoire des Algonquins et leur rôle en tant que gardiens de ces terres?
Anita Tenasco: Les voix du peuple algonquin anishinabé ont besoin de se faire entendre. Et je tiens à dire Meegwetch. Je remercie la CCN de nous avoir écoutés et d’avoir collaboré avec nous dans le cadre de ce projet en particulier. Par l’intermédiaire du Centre culturel de Kitigan Zibi, des personnes ainées et gardiennes du savoir ont été engagées pour se renseigner sur le projet, y contribuer, présenter l’histoire et la langue et collaborer avec les artistes algonquins anishinabés, et nous étions vraiment sur place, dans le projet, et nous avions une présence. Grâce au travail de Rene Tenasco, à la CCN; grâce au travail de Joan Commanda Tenasco, avec la langue; et en faisant participer Pikwàkanagàn. Kirby Whiteduck nous a toujours accompagnés dans ce travail. C’était une excellente façon pour deux communautés algonquines anishinabées de se réunir pour parler de leur histoire collective, de leur lien avec la terre; de vraiment faire en sorte que notre peuple soit représenté dans ce parc, afin que les gens d’ici ou de l’étranger qui s’y rendent apprennent à connaitre notre nation, la nation d’accueil dans la région d’Ottawa. C’est tellement important. Cela fait partie de la réconciliation. C’est pourquoi il est si important d’apporter des changements concrets au paysage de la ville, dans la capitale du Canada.
Tobi Nussbaum : Oui… Bien dit. C’est donc un exemple très important de cette évolution, dont j’ai parlé tout à l’heure, qui consiste à réfléchir réellement à la manière dont nous interagissons et voyons la rivière différemment. Il y a quelques autres projets. La Maison riveraine de la CCN a rouvert l’année dernière, ce qui permet aux gens profiter du paysage [riverain]. Une grande attention a été portée à la modification de la berge pour qu’elle soit conviviale et que les gens puissent s’y asseoir et en profiter. Les quais de baignade ont eu beaucoup de succès. J’ai trouvé cela très intéressant à observer, car vous avez vu et… Cristina, vous avez fait allusion au fait qu’il s’agit parfois de barrières aux loisirs. L’accès à la Maison riveraine de la CCN est gratuit. Cela signifie que les personnes qui n’ont pas de chalet ou qui ne peuvent pas se permettre d’aller à la plage autrement deviennent des bénéficiaires et y vont souvent, et [elles] aiment que ce soit gratuit. La plage Westboro ouvrira ses portes dans neuf mois, environ. Il s’agira d’un autre projet d’importance au bord de la rivière. Ottawa et la région de la capitale nationale ne sont pas les seules à repenser leur relation avec les cours d’eau. Gary, je sais que vous avez travaillé dans d’autres villes. Que se passe-t-il, à votre avis? Est-ce une coïncidence si les villes du monde entier sont en train de repenser cette question? Existe-t-il des liens et des similitudes entre les façons dont les villes se tournent vers l’avenir et quels sont, selon vous, les bons exemples de projets de régénération réussis ailleurs dans le monde?
Gary Meus : Oh, il y en a beaucoup, mais je pense que vous venez d’aborder un point très important, à savoir que les villes veulent se tourner face à la rivière.Et je pense que c’est quelque chose qui, dans un sens plus historique, a fait que les villes ont tourné le dos à la rivière parce qu’elle était plus un canal de transport qu’une source de plaisir. Ce qui s’est passé, c’est que la possibilité de ressentir et de vivre la rivière fait maintenant partie de ce qui importe aux gens. Les gens – et les villes du monde entier concentrent leur attention sur la possibilité de tirer parti de cet avantage. Un exemple parfait est celui de Georgetown, à Washington, où l’on a fait un travail remarquable de réaffectation du sentier du canal C&O. On peut maintenant se rendre jusqu’à K Street en navigation de plaisance et en kayak. Et puis tout à coup, il y a ce parc qui met vraiment en valeur la vue du fleuve Potomac. Ce sont là des exemples que suivent les villes, maintenant; auxquels elles portent attention. Dans le district de Columbia, en Virginie et dans le Maryland, le fleuve Potomac est devenu une attraction d’importance pour une foule de projets d’aménagement de toutes sortes. Alors, ce que nous faisons ici, maintenant, avec la Kichi Zibi, s’inscrit directement dans une vision de ce genre. Mais nous le faisons à notre manière. Nous n’essayons pas d’imiter ce qui se fait dans d’autres villes. La Kichi Zibi se fait de plus en plus connaitre comme une entité à part entière. Et, nous parlions de l’interprétation à la pointe Kìwekì, tout à l’heure, c’est désormais la rivière qui raconte l’expérience que les gens vont vivre à cet endroit, ce qui est une manière complètement différente de voir les choses. Chaque ville s’y prend à sa façon pour nous faire vivre une expérience [unique]. Et c’est ce qui est merveilleux. C’est ce qui est passionnant.
Tobi Nussbaum : Oui, la CCN essaie également de « se tourner » vers la rivière, comme vous le dites, en offrant aux gens la possibilité de s’asseoir sur ses rives et d’en profiter. J’ai parlé des loisirs, mais certaines personnes aiment profiter des choses passivement, y compris moi-même de temps en temps. Prendre une bière bien froide ou manger une bouchée au bord d’une rivière, à différents endroits dans la capitale, est vraiment très agréable. Et c’est une autre des façons dont le rapport de la CCN avec l’eau a évolué. La CCN voyait les berges comme un endroit où les gens se promènent à vélo, à pied ou en voiture et elle les voit maintenant comme un endroit où s’arrêter et, vous savez, vraiment apprécier [la rivière]. Et être face à la rivière est important dans ce contexte. Cristina, de votre point de vue et d’après vos recherches, y a-t-il d’autres éléments de l’évolution de la rivière et des cours d’eau dont vous aimeriez nous parler? Y a-t-il quelque chose qui nous échappe dans cette histoire?
Cristina Wood : Eh bien, nous allons nous éloigner du 21e siècle, pendant une seconde…
Tobi Nussbaum : Bien sûr.
Cristina Wood : Mais pas trop, je pense. Une chose dont nous devons nous souvenir (et qui va un peu dans le sens de ce qu’a dit Gary), c’est du mouvement écologiste des années 1960 et 1970 et de la manière dont il a transformé le discours planétaire sur la relation avec l’environnement. Les têtes dirigeantes des peuples autochtones ont joué un très grand rôle dans l’orientation de ces échanges. À ce moment-là, il y a eu des moments déterminants qui ont changé le discours global à propos de la rivière; pour les gens, pour les villes. Une anecdote qu’il me semble important de partager est celle des funérailles de la rivière. Un groupe d’activistes de l’Université Carlton avait organisé une conférence, qui était en fait des funérailles pour la rivière. C’était un mouvement étudiant activiste. On a tourné un film pour l’occasion, une sorte de plaidoyer en faveur de l’environnement. Ça a changé notre compréhension de la rivière – et celle de la Ville et de la CCN – ainsi que le rapport entretenu avec elle. Et c’est toujours vrai aujourd’hui. Je sais, étant à la CCN et parce que je suis de la région, que quand on parle de se baigner dans la rivière, les gens sont parfois scandalisés et se demandent si c’est sûr. Parce que nous avons ces souvenirs, pas très lointains, des cours d’eau qui alimentaient la rivière. Le ruisseau de la Brasserie, du côté de Gatineau, du côté du Québec, sur la rive nord, qui était extrêmement pollué il n’y a pas si longtemps. Et nous avons travaillé, aux niveaux fédéral, municipal et provincial, à sa réhabilitation. Je pense donc que ces choses… Et pour faire le lien avec d’autres rivières, ce mouvement funéraire a eu lieu à propos de la rivière Don, à Toronto. C’était une façon éclatante d’attirer l’attention; une sorte de coup publicitaire pour attirer l’attention sur la cause de l’environnement. Il est important de s’en rappeler et d’avoir de la reconnaissance envers ces personnes. Avec le mouvement environnemental, elles ont touché notre conscience collective, réorienté notre relation pour en faire une de gratitude et d’interdépendance avec l’eau – qui a toujours existé sur l’ile de la Tortue. Et [cette relation] fait maintenant partie de ce que vous décrivez comme étant la vision de la CCN.
Tobi Nussbaum : C’est vrai. C’est très important. Et il y a une chose que nous n’avons pas mentionnée jusqu’à présent, à savoir que la vie vient littéralement de la rivière. Notre eau potable provient de la région de la capitale nationale, de la rivière des Outaouais. C’est aussi, comme vous le dites, une interdépendance et une fonction très importantes. Et je suis très heureux, Cristina, que vous ayez mentionné le mouvement environnemental et ses racines. Et aujourd’hui encore, il y a Garde-rivière des Outaouais, une organisation très active de surveillance et de défense de la santé de la rivière des Outaouais – et qui, en passant, est également locataire de la CCN. Elle est là. Son bureau se trouve à la Maison riveraine de la CCN. Nous apprécions beaucoup le travail de cette organisation. C’est un point très, très important. La relation entre la réconciliation et la compréhension du rôle du peuple algonquin, le mouvement environnemental, cette sorte d’architecture paysagère et cette tendance à vouloir faire face aux rivières. Tout s’est produit... Tout s’est produit en même temps, ce qui procure à la CCN, et à d’autres organismes gouvernementaux et municipaux, une excellente occasion de faire ce qu’il faut du point de vue écologique, du point de vue de la réconciliation et dans le but d’améliorer la vie dans la capitale, tant pour la population locale que pour les gens de passage; pour créer un environnement plus accueillant. Et ça se produit également en contexte de crise climatique, où les phénomènes climatiques violents se produisent beaucoup plus souvent qu’avant. Il est important de réfléchir à cela; à la réduction des émissions de gaz à effet de serre; à l’adaptation; à la manière dont la rivière continuera à nous être utile dans la capitale. Ainsi, malgré les défis, je reste optimiste. Je pense que nous pouvons faire encore plus dans ces domaines. En considérant nos 125 premières années, au cours desquelles il y a eu certains faux pas et certains abus réels des fonctions des cours d’eau, je suis plus optimiste quand j’envisage les 125 prochaines pour ce qui est de notre capacité à établir une symbiose plus étroite avec notre eau. Et j’ai bon espoir que cela se produira. Merci donc à vous trois pour votre aide à comprendre un peu mieux l’histoire à situer ses différentes parties. Anita, Cristina, Gary, j’ai beaucoup aimé notre conversation aujourd’hui. Merci de nous aider à interpréter les cours d’eau de la CCN et son rôle en ce qui les concerne. Merci d’avoir passé ce moment avec moi.
Cristina Wood : Merci.
Anita Tenasco : Meegwetch.
Tobi Nussbaum : Voilà qui conclut cet épisode d’Histoires de la capitale. Joignez-vous à nous de nouveau pour continuer à découvrir nos réussites, à réfléchir à nos défis et à envisager l’avenir de la région de la capitale nationale. Merci d’avoir été des nôtres.